Meganimal mystère: Les bovidés

Suivant la numérotation donnée dans le billet précédent, voici les réponses du Meganimal mystère. Toutes les espèces mentionnées ci-après appartiennent au groupe phylogénétique des bovidés et vous allez voir que, même si elles nous paraissent pour la plupart familières, leurs relations de parenté risquent de surprendre.

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1. Le Gnou Bleu, Connochaetes taurinus. Si vous avez déjà vu un documentaire animalier sur la savane, vous savez probablement ce qu’est un gnou. Généralement présentés comme de la viande à lion (plus rarement comme des piétineurs de lions et faiseurs d’orphelins), leur museau large et leurs cornes recourbées vers le haut laissent penser que ces animaux sont de proches parents de nos bonnes vieilles vaches européennes. C’est aussi certainement ce qu’ont pensé ceux qui ont décrit l’espèce, puisqu’ils l’ont baptisée « taureau barbu à crinière » en latin. Eh bien c’est tout faux. Première surprise de ce billet: le Gnou n’est pas une vache mais une antilope!

2. Le Yak, Bos grunniens.  Plus intuitif cette fois, le Yak ressemble à une vache et c’est bien un bovin. Son nom latin signifie « bœuf qui grogne », quand à son nom courant il est d’origine tibétaine et désigne dans cette langue uniquement les mâles de l’espèce, les femelles portant le nom de »nak » (je vous dis ça pour éviter les quiproquos, juste au cas où vous iriez au Tibet et demanderiez à goûter la spécialité locale: le thé au beurre de Yak).

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3. L’hippotrague noir, Hippotragus niger. Une autre antilope, plutôt trapue malgré son faciès assez fin, ce qui lui a valu son nom de « cheval-bouc ». Décidément, les gens qui ont nommé les espèces de bovidés n’avaient pas une idée très claire de leur phylogénie.

4. Le bœuf musqué, Ovibos moschatus. « Ah! j’en étais sur! » êtes vous en train de vous dire, « Celui là c’est une vache, je le savais! ». Eh bien non. Cet animal à la carrure impressionnante, à la toison fournie et montrant une fâcheuse tendance à charger tout ce qui bouge est un capriné, autrement dit une chèvre. Une grosse chèvre laineuse du grand nord. Et il n’y a pas que chez nous qu’on le nomme de travers, les anglais, les allemands, les espagnols et les italiens (et probablement d’autres mais j’ai eu la flemme de chercher) font exactement la même erreur. En latin aussi le nom est ambigu puisqu’Ovibos signifie « bœuf-mouton ». Ah, et puisque je vois venir les blaguounettes, moschatus ne signifie pas « moche » mais « musqué », autrement dit « qui produit du musc », une substance à l’odeur « particulièrement forte, sauvage avec des relents d’excréments ». C’est un énorme bouc après tout, il fallait s’y attendre. Je doute que l’on fasse du parfum à base de musc de bœuf musqué, mais il est certain qu’on le fait avec celui d’autres animaux. Entre ça et l’Ambre gris, il apparait que les humains aiment se couvrir de substances malodorantes sécrétées par d’autres mammifères. Enfin, anecdote personnelle dont vous n’avez rien à fiche mais que je vais vous raconter quand même: pendant ma thèse j’ai eu l’occasion de discuter avec Jacques Moreau, un chercheur en biologie du développement qui se trouve également être un explorateur amateur de l’arctique. Pendant ses vacances ce monsieur aime se promener seul des jours durant dans des régions glacées et désertiques, avec sur le dos 30kg de tente, vivres, appareil photo et éventuellement moyens de défense contre la faune sauvage. Il m’a d’ailleurs montré des photos de sa rencontre avec un groupe de bœufs musqués et raconté comment il a du plonger dans une rivière pour ne pas mourir broyé sous les cornes et les sabots d’un mâle protecteur. C’est le biologiste soixantenaire le plus badass que j’ai eu l’occasion de rencontrer et c’est également lui qui, sans le savoir, est à l’origine de cette note. Merci à lui.

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5. Le Bison d’Amérique, Bison bison. Parfois les naturalistes font preuve d’une grande imagination pour nommer les espèces qu’ils décrivent et parfois non. Mais au moins les choses sont claires: le Bison est une espèce de bison du genre Bison, pas de doute à avoir là dessus. Ah au fait, si jamais vous vous posiez la question, c’est bien une vache. Je ne tends pas de piège à chaque animal.

6. Le Markhor, Capra falconeri. Là non plus pas d’entourloupe, c’est un caprin, une chèvre tout ce qu’il y a de plus biquette. Mais regardez moi ces cornes magnifiquement torsadées (qui dépassent fréquemment les 1m de long chez les mâles). Le Markhor est un animal montagnard, un gros bouquetin barbu vivant dans l’ouest de l’Himalaya, sur un territoire chevauchant tout un tas de pays dont le nom se termine par -istan. Je n’ai rien d’intéressant à vous apprendre sur lui et pour être honnête, je l’ai dessiné uniquement parce que je le trouvais super classe.

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 7. Le Saola,  Pseudoryx nghetinhensis. Un nom bien compliqué pour cet animal découvert au Vietnam en 1992. Sa description a d’ailleurs fait l’objet d’une publication dans la revue Nature, la découverte de nouvelles espèces de mammifères de cette taille (80-90cm au garrot) étant très rare. Les cornes, qui mesurent en moyenne 40cm, donnent au Saola l’apparence d’une antilope, mais il s’agit en réalité d’un bovin, une petite vache de la jungle.

8. Le Dik-Dik, Madoqua kirkii. La semaine dernière, quand j’ai publié le dessin noir et blanc pour ce Meganimal Mystère, je vous disais qu’il n’y aurait pas d’animal particulièrement bizarre ou exotique cette fois ci. Je dois avouer que j’ai un peu menti, car le Dik-Dik est vraiment une drôle de bestiole. Pour résumer, c’est l’animal réel qui, à ma connaissance, se rapproche le plus d’un pokemon. Explications: Le cri des pokemons correspond à leur nom, c’est la raison pour laquelle Pikachu ne s’exprime qu’en disant « Pikachu ». Eh bien le Dik-Dik c’est pareil, on l’a appelé comme ça parce que quand il a peur il crie « Dik! Dik! » pour signaler la présence d’un danger. Deuxième argument: Le Dik-Dik est une minuscule antilope de maximum 45cm au garrot, c’est donc presque techniquement un monstre de poche. Enfin, regardez le un instant… Avec ses grand yeux et ses longs cils, on ne jurerai pas que Bambi est passé sous le crayon d’un Mangaka sous acide? En voyant ce museau étrange et tombant vous pourriez également croire que j’ai mal exécuté mon dessin mais non! Le Dik-Dik a réellement un museau un peu mou et équipé de muscles lui permettant de bouger comme une trompe. C’est par ailleurs aussi le cas de son proche parent, le Saïga qui est un peu plus grand et plus gros.

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9. Le Takin, Budorcas taxicolor. Malgré sa stature bovine, son museau large et ses cornes ressemblant à celles d’un buffle, les pupilles rectangulaires sur Takin le trahissent: il s’agit d’un caprin. C’est même un proche parent de notre dernier animal…

10. La chèvre des montagnes rocheuses, Oreamnos americanus. Il faut croire que les américains aiment être très explicite lorsqu’ils nomment les animaux qui vivent sur leur continent. Après le Bison bison, voici une chèvre qui est une vraie chèvre et qui vit, comme son nom l’indique, dans les montagnes rocheuses américaines. Rien de plus à dire sur cet animal, si ce n’est que je trouve que ça barbe ressemble vraiment à celle d’un Amish.

On en a terminé avec notre liste d’animaux mystères, j’espère que vous avez tenu jusqu’ici et que vous arrivez à faire le tri entre les vaches qui sont en réalité des chèvres, les antilopes qui sont des vaches et les vaches qui sont des antilopes. Si ce n’est pas le cas, voici un arbre phylogénétique représentant les relations de parenté entre nos 10 espèces. Bien entendu, ce n’est pas un arbre exhaustif des bovidés, mais ça vous donnera déjà une idée de qui est proche de qui.

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Y a-t-il quelque chose que l’on puisse tirer de cette histoire? Pas grand chose si ce n’est que la morphologie est généralement un assez mauvais critère pour définir les relations de parenté entre les animaux. On lui préfère les comparaisons de séquences ADN qui permettent de supprimer le biais humain de subjectivité et offrent une résolution plus importante (il y a autant de points de comparaison qu’il y a de nucléotides dans la séquence étudiée, soit généralement plusieurs milliers ou dizaines de milliers). Ainsi certaines espèces relativement éloignées peuvent se ressembler beaucoup (ici par exemple le Gnou et le Bison), soit parce qu’elles ont hérité d’une apparence commune qui a changé dans les autres lignées, soit parce qu’elles ont indépendamment acquis des caractères semblables (c’est le principe, cher à l’ami Taupo, de la convergence évolutive). À l’inverse il arrive aussi que deux espèces très proches en termes de parenté aient une apparence physique très différente (par exemple le Yak et le Saola), simplement parce que des traits différents ont été sélectionné dans l’une et l’autre lignée en un temps relativement court. Comme je l’expliquais dans mon billet précédent, la nature est opportuniste: des modifications surviennent aléatoirement et si elles présentent un avantage (ou au moins si elles ne présentent pas de trop grand désavantage), alors elles persisteront et seront transmises aux générations suivantes. Peu importe notre classification et nos opinions sur ce à quoi doit ressembler une vache ou une chèvre. Si vous voulez de l’ordre et de la rectitude, allez voir les Maths et la Physique.

Références

  • Hassanin et al. Pattern and timing of diversification of Cetartiodactyla (Mammalia, Laurasiatheria), as revealed by a comprehensive analysis of mitochondrial genomes. Comptes Rendus Biologie 335: 32-50 (2012).
  • Ropiquet and Hassanin. Molecular phylogeny of caprines (Bovidae, Antilopinae): the question of their origin and diversification during the Miocene. Journal of Zoological Systematics and Evolutionnary Research 43: 49-60 (2005).

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